La première édition des Âmes fortes
Giono écrit
le début de sa carrière littéraire.
Rappelons qu’en mai 1928, Giono avait signé avec Grasset un contrat pour trois romans, dont
« six prochains romans ». Naturellement, chacun des deux éditeurs ignore l’existence du traité signé avec son concurrent. L’affaire des « deux contrats » éclate au printemps 1931, quand
« Il n’a jamais été question pour moi de quitter la maison Grasset, mais seulement d’établir un partage, et grâce à ce partage
Le conflit entre Giono et ses deux éditeurs dure près de trois mois, au cours desquels les deux rivaux, Grasset et Gallimard, essayent de sortir d’une « situation inextricable », chacun ayant conscience – c’est tout à leur honneur de ne pas s’y être trompé – d’être en face d’un grand écrivain et d’une œuvre sur laquelle ils peuvent parier à long terme. Brun a pesé de tout son poids pour obtenir l’indulgence de Bernard Grasset et, comme il l’écrit à Gaston Gallimard : « Giono a beau avoir agi comme un salaud, ce n’est pas une raison pour lui couper les vivres ». En juin 1931, après avoir consulté juristes et avocats, Gaston Gallimard et Bernard Grasset s’entendent pour proposer à Giono une formule tripartite de partage-alternance qui va régler l’édition de ses romans pour cinq ans : l’un ira chez Gallimard, le suivant chez Grasset et ainsi de suite. En dehors des romans, les recueils de nouvelles seront pour Gallimard et les essais pour Grasset. La répartition éditoriale se fera sans trop de heurts jusqu’en 1936, où l’accord de 1931 arrive à échéance. Chacun de son côté, Gallimard et Grasset entendent bien reprendre alors Giono en exclusivité. En août 1936, Giono donne la préférence à Gallimard pour la totalité de sa production romanesque pendant neuf ans, à l’exception d’un roman qui doit encore aller chez Grasset : « crime de lèse-amitié », enrage Louis Brun. Ce contrat d’exclusivité sera prolongé de deux ans en janvier 1941. Mais en juillet 1941 et mars 1942, Giono n’en signe pas moins avec Grasset deux nouveaux contrats, qui accordent à son premier éditeur l’exclusivité de sa production à dater de l’expiration de son contrat avec Gallimard au début de 1946. Jusque-là, il s’engage à donner également chaque année un manuscrit à Grasset. En fait, Giono ne publiera plus que deux titres chez Grasset :
En 1944, après l’arrestation de Bernard Grasset pour sympathie envers l’occupant et publication d’ouvrages favorables à la Collaboration, sa maison d’édition est placée sous administration provisoire des Domaines. Giono voit l’avantage qu’il peut tirer de la situation pour se libérer du « joug Grasset ». Il part en guerre contre son éditeur, le mettant en demeure de lui verser l’arriéré de ses droits et de procéder à la réimpression de ses ouvrages épuisés, faute de quoi il rompra unilatéralement les contrats qui les lient. Les relations deviennent très nerveuses de part et d’autre en 1946 et 1947. Au cours de l’été 1947, la menace d’une dissolution de la maison Grasset se précise. Giono, qui ne pense qu’à reprendre les droits de ses œuvres qui y ont été publiées, sera le plus ardent soutien de Gaston Gallimard, quand celui-ci envisagera de racheter les titres de plusieurs auteurs Grasset, dont lui-même, pour compléter et enrichir son catalogue. Mais il devra se faire une raison : en décembre 1948, le Président de la République, Vincent Auriol, prononce la remise de la dissolution et, en 1949, commue en simple amende la peine de confiscation des biens de Bernard Grasset. Quand, au début de 1949, celui-ci revient à la tête de sa maison, il demande à Giono de l’aider dans la rude tâche qui l’attend en lui donnant un nouveau roman. Giono lui répond « affectueusement » que, tant pour son œuvre ancienne que pour la nouvelle, « il faudra que ce soit sur de nouveaux contrats, nouveaux accords » et aux mêmes conditions que celles qui lui sont désormais consenties par Gallimard. Bernard Grasset « considère la chose comme une aimable plaisanterie » et plus aucun livre de Giono ne paraîtra chez lui.
À partir de 1945, Giono aurait pu se satisfaire de publier exclusivement chez Gallimard, mais c’est à Roland Laudenbach, directeur littéraire des Éditions de La Table ronde, créées en juillet 1944, qu’il propose
Si Giono avait tenu secrète l’écriture des
Avec autant de sincérité que de mauvaise foi, Jean Giono, qui s’était flatté auprès de Louis Brun d’être plus « malin » que ses éditeurs, plaide une fois encore auprès de Gaston Gallimard en faveur du partage de son œuvre entre deux éditeurs. Nous donnons ici l’intégralité de sa lettre du 21 mai 1949
le début de sa carrière littéraire.
Rappelons qu’en mai 1928, Giono avait signé avec Grasset un contrat pour trois romans, dont
« six prochains romans ». Naturellement, chacun des deux éditeurs ignore l’existence du traité signé avec son concurrent. L’affaire des « deux contrats » éclate au printemps 1931, quand
« Il n’a jamais été question pour moi de quitter la maison Grasset, mais seulement d’établir un partage, et grâce à ce partage
Le conflit entre Giono et ses deux éditeurs dure près de trois mois, au cours desquels les deux rivaux, Grasset et Gallimard, essayent de sortir d’une « situation inextricable », chacun ayant conscience – c’est tout à leur honneur de ne pas s’y être trompé – d’être en face d’un grand écrivain et d’une œuvre sur laquelle ils peuvent parier à long terme. Brun a pesé de tout son poids pour obtenir l’indulgence de Bernard Grasset et, comme il l’écrit à Gaston Gallimard : « Giono a beau avoir agi comme un salaud, ce n’est pas une raison pour lui couper les vivres ». En juin 1931, après avoir consulté juristes et avocats, Gaston Gallimard et Bernard Grasset s’entendent pour proposer à Giono une formule tripartite de partage-alternance qui va régler l’édition de ses romans pour cinq ans : l’un ira chez Gallimard, le suivant chez Grasset et ainsi de suite. En dehors des romans, les recueils de nouvelles seront pour Gallimard et les essais pour Grasset. La répartition éditoriale se fera sans trop de heurts jusqu’en 1936, où l’accord de 1931 arrive à échéance. Chacun de son côté, Gallimard et Grasset entendent bien reprendre alors Giono en exclusivité. En août 1936, Giono donne la préférence à Gallimard pour la totalité de sa production romanesque pendant neuf ans, à l’exception d’un roman qui doit encore aller chez Grasset : « crime de lèse-amitié », enrage Louis Brun. Ce contrat d’exclusivité sera prolongé de deux ans en janvier 1941. Mais en juillet 1941 et mars 1942, Giono n’en signe pas moins avec Grasset deux nouveaux contrats, qui accordent à son premier éditeur l’exclusivité de sa production à dater de l’expiration de son contrat avec Gallimard au début de 1946. Jusque-là, il s’engage à donner également chaque année un manuscrit à Grasset. En fait, Giono ne publiera plus que deux titres chez Grasset :
En 1944, après l’arrestation de Bernard Grasset pour sympathie envers l’occupant et publication d’ouvrages favorables à la Collaboration, sa maison d’édition est placée sous administration provisoire des Domaines. Giono voit l’avantage qu’il peut tirer de la situation pour se libérer du « joug Grasset ». Il part en guerre contre son éditeur, le mettant en demeure de lui verser l’arriéré de ses droits et de procéder à la réimpression de ses ouvrages épuisés, faute de quoi il rompra unilatéralement les contrats qui les lient. Les relations deviennent très nerveuses de part et d’autre en 1946 et 1947. Au cours de l’été 1947, la menace d’une dissolution de la maison Grasset se précise. Giono, qui ne pense qu’à reprendre les droits de ses œuvres qui y ont été publiées, sera le plus ardent soutien de Gaston Gallimard, quand celui-ci envisagera de racheter les titres de plusieurs auteurs Grasset, dont lui-même, pour compléter et enrichir son catalogue. Mais il devra se faire une raison : en décembre 1948, le Président de la République, Vincent Auriol, prononce la remise de la dissolution et, en 1949, commue en simple amende la peine de confiscation des biens de Bernard Grasset. Quand, au début de 1949, celui-ci revient à la tête de sa maison, il demande à Giono de l’aider dans la rude tâche qui l’attend en lui donnant un nouveau roman. Giono lui répond « affectueusement » que, tant pour son œuvre ancienne que pour la nouvelle, « il faudra que ce soit sur de nouveaux contrats, nouveaux accords » et aux mêmes conditions que celles qui lui sont désormais consenties par Gallimard. Bernard Grasset « considère la chose comme une aimable plaisanterie » et plus aucun livre de Giono ne paraîtra chez lui.
À partir de 1945, Giono aurait pu se satisfaire de publier exclusivement chez Gallimard, mais c’est à Roland Laudenbach, directeur littéraire des Éditions de La Table ronde, créées en juillet 1944, qu’il propose
Si Giono avait tenu secrète l’écriture des
Avec autant de sincérité que de mauvaise foi, Jean Giono, qui s’était flatté auprès de Louis Brun d’être plus « malin » que ses éditeurs, plaide une fois encore auprès de Gaston Gallimard en faveur du partage de son œuvre entre deux éditeurs. Nous donnons ici l’intégralité de sa lettre du 21 mai 1949
Cher ami,
Plon m’avise que vous lui avez téléphoné pour vous opposer à la publication de mon livre chez eux. Voyons la chose clairement et amicalement comme toujours.
Je vous ai déjà, il y a à peu près un an, entretenu des raisons pour lesquelles il m’est, en l’état des choses actuelles, indispensable pour vivre d’avoir deux éditeurs. Vous savez qu’il faut beaucoup d’argent pour vivre. Avec mes deux filles à qui je veux donner une grande culture et mon train de maison très modeste, il me faut
En dehors de ce plan, je ne vois pas ce que je peux faire. Si vous m’empêchez de publier chez Plon, je suis d’une part trop ami avec vous pour m’en fâcher, mais pourrez-vous publier des Giono à la cadence de 2 par an pour que je puisse, moi, boucler mon budget ? Même en admettant que je puisse arriver à vivre avec 150 000 frs par mois ?
Toutes les questions sont extrêmement complexes. Je comprends parfaitement toutes vos réactions, mais je sais qu’avec vous, en vous expliquant mon point de vue, je ne prêche pas dans le désert, et voilà mon point de vue franchement expliqué. C’est amicalement que j’ai pensé, au contraire, ne pas vous charger et peser essentiellement sur vous. Plon va faire un effort de publicité pour ce livre. Le livre porte en lui-même tout ce qu’il faut également pour qu’il se défende très bien. Tout cela ne peut que faire de très bonnes choses au
J’aimerais bien que nous arrangions nettement toute cette affaire, je vous le répète ; la carence totale de Grasset me met dans une fâcheuse situation financière. Mon budget était parfaitement équilibré si j’avais touché de ce côté les sommes qui me sont dues. Il faut que je touche de l’argent au plus tôt par ailleurs, puisque celles-là me manquent.
Amicalement à vous
Plon m’avise que vous lui avez téléphoné pour vous opposer à la publication de mon livre chez eux. Voyons la chose clairement et amicalement comme toujours.
Je vous ai déjà, il y a à peu près un an, entretenu des raisons pour lesquelles il m’est, en l’état des choses actuelles, indispensable pour vivre d’avoir deux éditeurs. Vous savez qu’il faut beaucoup d’argent pour vivre. Avec mes deux filles à qui je veux donner une grande culture et mon train de maison très modeste, il me faut
En dehors de ce plan, je ne vois pas ce que je peux faire. Si vous m’empêchez de publier chez Plon, je suis d’une part trop ami avec vous pour m’en fâcher, mais pourrez-vous publier des Giono à la cadence de 2 par an pour que je puisse, moi, boucler mon budget ? Même en admettant que je puisse arriver à vivre avec 150 000 frs par mois ?
Toutes les questions sont extrêmement complexes. Je comprends parfaitement toutes vos réactions, mais je sais qu’avec vous, en vous expliquant mon point de vue, je ne prêche pas dans le désert, et voilà mon point de vue franchement expliqué. C’est amicalement que j’ai pensé, au contraire, ne pas vous charger et peser essentiellement sur vous. Plon va faire un effort de publicité pour ce livre. Le livre porte en lui-même tout ce qu’il faut également pour qu’il se défende très bien. Tout cela ne peut que faire de très bonnes choses au
J’aimerais bien que nous arrangions nettement toute cette affaire, je vous le répète ; la carence totale de Grasset me met dans une fâcheuse situation financière. Mon budget était parfaitement équilibré si j’avais touché de ce côté les sommes qui me sont dues. Il faut que je touche de l’argent au plus tôt par ailleurs, puisque celles-là me manquent.
Amicalement à vous
Jean Giono
Giono plaide en vain. Gaston Gallimard a fait barrage à ses velléités de se faire éditer chez Plon. Cet épisode met un coup d’arrêt définitif aux incartades éditoriales de Giono qui dorénavant, sauf exception dûment autorisée, ne publiera plus que chez Gallimard. Mais, en négociateur habile et opiniâtre, l’écrivain a obtenu de Gallimard un nouveau traité, où il pousse ses exigences le plus loin possible : ses mensualités sont révisées à la hausse ; il conserve les droits des éditions de luxe et demi-luxe et ne partagera pas avec son éditeur les droits d’adaptation cinématographique de ses œuvres. En compensation de quoi, il accorde à Gallimard d’être dorénavant le « gérant de son œuvre ».
Jacques Mény
Jean Giono,
Lettres à la NRF 1928-1970, édition établie, présentée et annotée par Jacques Mény, Gallimard, 2015, pp. 260-269. Cette correspondance est reproduite ici avec l’aimable autorisation des Éditions Gallimard.